Extraits

Extraits du livre Le Mystère de Moïse, L’histoire secrète d’un prince d’Egypte.

  1. Avant propos
  2. extrait du chapitre La Surprise
  3. extrait du chapitre En Route



Avant Propos

Ce livre propose une nouvelle interprétation de l’histoire de Moïse à la lumière des recherches historiques, archéologiques et philosophiques les plus récentes.

Il aura fallu vingt-cinq ans pour le mener à bien.

Pourquoi une si longue gestation?

A la sortie d’un livre précédent qui racontait la vie de Jules César, un ancien camarade d’université, rédacteur en chef d’un journal prestigieux et d’un non moins prestigieux mensuel de politique internationale, m’avait posé la question rituelle pour tout écrivain fraîchement édité: «Que préparez-vous?»

Naïve et sincère, je lui avais parlé de mon projet, un livre sur Moïse, tel que je le voyais. «Le meilleur moyen de vous mettre à dos les trois grandes religions monothéistes!» fut son commentaire. Ma réaction fut d’abord d’insouciance, mais je finis par me laisser décourager et espacer l’écriture. Cependant, mon intérêt pour le sujet demeurait vif.

Au fil des ans, chacune de mes idées, que je croyais si singulières et hors normes, surgissait çà et là dans les écrits d’experts, chercheurs et philosophes, jusque dans des conversations tout à fait occasionnelles avec des physiciens ou des ingénieurs du Centre Européen de la Recherche Nucléaire. Peu à peu je repris courage. Finalement, mon idée de roman n’était pas si folle.

J’ai également considéré ce que pourrait avoir de positif la proposition d’une nouvelle hypothèse de l’origine du monothéisme, qui ne mette en cause aucune des grandes religions, mais les sublime et tend à montrer leurs convergences réciproques. C’est souvent dans l’imagination des écrivains que naissent les hypothèses et les scénarios qui inspirent les scientifiques à chercher dans un sens ou dans l’autre.

La troisième raison qui m’a poussée à me pencher sur l’histoire de cette origine naît d’une réflexion éthique. Combien de fois des activistes politiques ont-ils voulu détourner les religions monothéistes de leur mission civilisatrice au cours des derniers siècles, afin de fomenter des guerres et justifier des crimes? Poser la question du futur du monothéisme, dans les termes qu’elle se serait posée à Moïse, me paraissait une bonne façon de faire réfléchir sur le bon usage de la religion dans la société humaine.

Quant à la plausibilité de la trame de ce récit, que l’on veuille bien songer aux points suivants:

Est-il vraiment pensable que l’armée égyptienne, l’une des premières au monde à l’époque de l’action, ait pu laisser s’échapper une masse d’esclaves à pied avec femmes, enfants, bétail et de plus chargés de tous leurs bagages?

N’est-il pas plus réaliste d’affirmer, comme le font désormais beaucoup d’historiens, que les Hébreux se trouvaient en Egypte en tant qu’ouvriers salariés? Les pays d’Europe, comparables aujourd’hui par leur richesse et leur bien-être à l’Egypte ancienne, n’utilisent-ils pas toujours des mesures financières incitatives et à défaut la contrainte policière pour encourager les immigrés à retourner chez eux?

Il est établi que la version de la Bible, telle qu’elle nous est parvenue, a été rédigée à l’époque de la captivité des Hébreux à Babylone, soit quelque huit siècles plus tard que les événements relatés, et qu’elle télescope au moins quatre narrations précédentes. Une certaine amplification des faits n’a-t-elle pas eu lieu dans le but de rendre l’enseignement plus parlant et probablement aussi pour mieux répondre aux temps et aux circonstances de l’époque? En d’autres termes, pourquoi ses rédacteurs se seraient-ils privés d’utiliser le séjour précédent en Egypte comme un message d’espoir à propos de la captivité qu’ils vivaient alors?

De plus, le texte ayant été copié et recopié, il est compréhensible que des exagérations se soient propagées – voir par exemple la taille de Goliath, géant de trois mètres dans la version courante, mais seulement deux mètres dans une des versions plus anciennes retrouvée récemment. Il semble aussi difficilement acceptable que l’exode ait impliqué un demi-million de personnes, ne serait-ce que par la nourriture et la logistique qu’une telle migration à travers le désert exigerait. D’autre part, les archéologues modernes parlent d’une population égyptienne qui serait restée relativement stable durant les trois mille ans de son histoire aux alentours du million d’habitants. Même si ce chiffre est sous-estimé, le nombre des Hébreux serait disproportionné. Une erreur de transcription est tout à fait possible: il est plausible qu’un scribe ait transformé 6000 en 600 000 d’un trait de plume.

L’idée que la Terre promise ne soit pas à proprement parler Canaan, mais qu’elle aurait dû être plus au nord-est, là où Abraham avait séjourné avec sa famille avant de se rendre à Canaan, a été émise notamment par un chercheur italien.

Que rien de ce qui est écrit ici ne soit perçu comme une diminution du contenu religieux destiné à l’enseignement des fidèles et de la sublime grandeur du concept du Dieu Un. Toute la question réside dans ses modalités d’intervention parmi les êtres humains. L’intervention plus prosaïque des Elohim – appelés parfois fils des anges ou dieux dans d’autres cultures – n’est pas une idée nouvelle, puisqu’elle est citée dans des textes anciens qui n’ont pas été retenus dans le canon de la Bible, tels que le Livre d’Enoch. Elle figure de même dans L’Iliade, L’Odyssée, l’histoire de Guilgamesh, les Veda, le Ramayana et j’en passe, sans compter le document connu comme la Genèse Babylonienne du British Museum, traduit au XIXe siècle, ainsi que dans une multitudes de textes et de représentations visuelles des différentes civilisations du passé.

Nihil novi sub sole1.

En ce qui concerne la thèse qui fait de Moïse le frère de Ramsès, j’ai cru en voir un indice dans le relief du mur hypostyle de Karnak, où l’on distingue, derrière le char de Séthi, les images superposées de deux petits princes, dont l’une a été martelée pour ne laisser que celle de Ramsès. J’ai voulu y voir celle de Moïse.

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La Surprise

Les funérailles de Séthi avaient été une catharsis. A présent allait avoir lieu le couronnement du nouveau roi. Ramosès fit savoir que le prince son frère, après des années d’absence, avait besoin de reprendre contact avec la vie du pays et qu’à cette fin il s’y plongerait progressivement: formule qui ne disait rien de précis, mais qui, appuyée par la sollicitude fraternelle de Nefertari, suffit à apaiser les esprits, y compris le mien.

Dans l’intervalle entre les funérailles et le couronnement de Ramosès, je fus rejoint par mes deux épouses madianites. Elles arrivèrent escortées d’un cortège de bédouins hauts en couleur, qui fit lever les sourcils aux dames de cour.

Le jour du couronnement arriva. Thèbes et les Deux Terres étaient en liesse. Les légations de chaque nome s’étaient rassemblées dans la capitale du sud. Ramosès faisait admirer ses futurs projets de temples et de monuments. Où qu’on allât, les rivages du fleuve étaient bondés d’embarcations et les rues grouillaient de monde. Drapeaux et bannières multicolores claquaient sur le fond bleu du ciel; des arceaux de fleurs reliaient les façades opposées des maisons, là où la foule était plus dense. Partout se mêlaient odeurs de friture, de bière, de fleurs fraîches ou en voie de décomposition, de sueur et de parfums; sonneries de clairons, représentations sacrées et profanes, cortèges de dignitaires ou de prêtres psalmodiant des hymnes à la gloire de leur dieu. Et surtout, l’effigie et le nom de pharaon étaient partout visibles, même dans les lieux les plus écartés.

Les festivités durèrent plusieurs jours. Puis, les délégations partirent l’une après l’autre et les nobles s’en retournèrent chez eux. Après une telle affluence de population et de bateaux, Thèbes et le fleuve parurent soudain bien vides. Nous nous retrouvâmes seuls: la tribu royale et les dignitaires de cour, ainsi que quelques membres du clergé et de l’aristocratie thébaine.

Après quelques jours de répit, Ramosès, qui sans doute s’ennuyait déjà, décida d’offrir un banquet à ceux qui restaient. Ce banquet resta dans les mémoires comme la nuit de Meï.

Somptueusement parée, la salle regorgeait de parents et d’amis. Les lumières étaient tamisées: flambeaux odorants pour prévenir l’invasion des insectes, lampes à huile dans les coins reculés où se tenaient des couples d’amants ou d’amis occupés à converser. De petites tables basses réservées aux mets avaient été également disposées au jardin sous le feuillage des sycomores et des acacias, entre les massifs de fleurs qui, à cette heure de la nuit, exhalaient un délicieux mélange de parfums voluptueux. La brise faisait crépiter les flambeaux qui se mettaient à grésiller dès qu’une phalène malavisée se laissait attirer par les flammes dorées. Les invités circulaient avec indolence entre le pavillon et le jardin. Ramosès était le centre d’une cour d’amis. Ses pas suscitaient un intérêt déférent et discret et il se montrait visiblement ravi d’être ainsi entouré. Jamais de toute ma vie je n’ai connu d’homme affectionnant comme lui le contact humain au point de n’en être jamais lassé.

Nefrem, elle-même, tenait cour dans une partie du salon principal, entourée de hauts fonctionnaires religieux, voyants et cousines âgées. Je remarquai que son ample robe de lin plissé, serrée à la taille par une ceinture verte et or, mettait en évidence, par sa transparence, un corps parfait. La grande perruque qui lui encadrait le visage faisait ressortir la profondeur de ses yeux, savamment maquillés, à la fois hiératiques et troublants; elle semblait une de ces déesses représentées par nos artistes dans leurs plus belles fresques. Je songeai qu’elle était plus belle que toutes les jeunes femmes présentes dans l’assemblée, plus belle que Nefertari, que les maternités avaient quelque peu arrondie; plus belle que Nemi, la jeune sœur de Ramosès, constamment aux aguets pour surprendre qui la remarquerait; plus belle enfin que toutes les belles – et elles étaient nombreuses.

Un orchestre féminin, dans un coin, complétait d’un fond musical le bourdonnement des conversations et les bruits de vaisselle. Pasar me dirigea vers un groupe de nobles que Ramosès venait de quitter, les laissant seuls et éperdus, comme des brebis abandonnées par leur berger. Ma venue leur donna un nouveau souffle et la conversation reprit. Je faisais montre d’écouter poliment et soulignais par des réponses, que j’espérais adéquates, des discours qui m’indifféraient.

Puis soudain les lumières se voilèrent, plongeant toute une zone de la salle dans l’obscurité. Lorsqu’elles se remirent à briller, une silhouette voilée se tenait debout près de l’orchestre. Les yeux de l’assistance convergèrent avec curiosité vers l’apparition. Les musiciennes se mirent alors à tirer de leurs instruments de nouveaux sons grêles qui s’imposèrent à l’attention de la salle. La femme voilée leva une main, remua les doigts avec art et fit entendre le cliquètement pointu de castagnettes métalliques. A quoi répondit le son de sistres et de cymbales, tandis que harpe et flûtes entonnaient une mélodie langoureuse. Fasciné, je suivais les arabesques des deux mains nues qui sortaient des voiles et distillaient le tintement insistant des castagnettes. Il y avait quelque chose d’intrigant et d’infiniment sensuel dans cette figure voilée au corps dissimulé qui se mouvait et se contorsionnait, et qui contrastait tant avec les femmes de l’assistance, droites et dignes dans leurs habits translucides. La musique qui soulignait les mouvements de la danseuse m’insufflait, malgré moi, une mollesse dans le creux des reins. Du coin de l’œil, je vis un couple se chercher avec désir. Puis je notai que Ramosès, les sourcils froncés, fixait la mystérieuse danseuse. Il se demandait sûrement qui elle était. Un voile tomba et il me parut entrevoir le visage de Séphira. Je doutai d’avoir bien vu. Un autre voile tomba, puis un autre. C’était bien mon épouse, enfin, l’une de mes deux épouses madianites. Non, je ne l’avais jamais vue ainsi, maquillée comme une Egyptienne, les mamelons rouges de henné dressés comme les pistils d’une fleur pourpre. Ses hanches, ceintes d’une chaînette dorée, bougeaient d’avant en arrière, mimant la danse amoureuse. La bouche fermée, les musiciennes avaient entonné entre-temps une complainte. Séphira elle-même, après avoir laissé tomber le dernier voile, se mit à chanter d’une voix chaude et pénétrante, à laquelle auparavant je n’avais jamais prêté attention. Les gens dans la salle semblaient hypnotisés par ce spectacle insolite. Accompagné par l’ondulation des hanches et des doigts qui traçaient des arabesques magiques, son chant me pénétra. Les yeux de Séphira étaient fixés sur les miens.

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En Route

Lorsque nous parvînmes à l’embouchure de la vallée qui mène aux lacs salés, je poussai mon char sur les premières hauteurs pour en atteindre la crête. De là, j’eus tout le loisir d’observer la longue colonne qui se déroulait tel un serpent – un serpent, me pris-je à penser, qui aurait avalé une proie trop volumineuse.

En queue, un régiment de chars, déployé en V, fermait la marche avec l’ordre précis de contenir qui s’écarterait du chemin et de décourager les traînards ou d’éventuels déserteurs. Du haut de la colline, je regardai, impressionné, le déploiement des chars et leur lente progression en une formation impeccable. Il y avait quelque chose d’implacable dans cette démonstration de discipline en total contraste avec l’informe masse humaine, qui poussait devant elle ses troupeaux et traînait ses biens, semblable à un long reptile ondulant.

La vallée s’ouvrit enfin sur le système de digues et d’écluses qui défendaient les confins méridionaux entre la forteresse de Succot et la mer Rouge. Un canal reliait en effet le bras le plus oriental du Nil à l’enfilade de lacs salés qui annonçaient la mer. Des milliers et des milliers d’années auparavant, la mer s’étendait jusqu’à toucher quasiment la Grande Verte, la Méditerranée. Puis, le dieu Api, le Nil, dans son infatigable charriage de limon et de détritus depuis le cœur de l’Afrique, avait avec une infinie lenteur comblé la région; du golfe marin de jadis ne restait qu’une succession de lacs salés et de marais. Nos aïeux en avaient profité pour construire un système de défense basé sur le pouvoir dissuasif des flots, grâce à une série de digues et d’écluses qui permettaient d’inonder ou de vider, selon les besoins, des secteurs entiers de la frontière orientale. Ce système était une barrière efficace contre d’éventuels envahisseurs et avait l’avantage de ne requérir qu’un minimum de gardes sur un territoire aussi vaste.

Après une halte à proximité de Succot, l’ondoyante marée humaine s’étira en colonne et se mit à avancer en deçà de la barrière d’eau, tantôt sur le terre-plein qui bordait un canal, tantôt en contournant un lac, tantôt à travers les roseaux clairsemés, ou, lorsque ceux-ci se faisaient plus denses, en les coupant en faisceaux pour en faire un lit et ainsi stabiliser le sol marécageux. Un vieillard malavisé qui voulait attraper une grenouille ou cueillir je ne sais quelle racine comestible s’enfonça dans le terrain mouvant et il fallut bien des efforts pour l’en sortir. Il en alla de même pour quelques ânes et pour un char de bagages. Les officiers de char de Pharaon déployaient leur adresse; tantôt ils avançaient en rangs par trois ou quatre, tantôt ils se disposaient en coin. Enfin, lorsque le sol se fit à nouveau dur et désertique, ils se disposèrent en demi-cercle pour contenir la multitude des émigrants.

Le soleil était presque au zénith lorsque le commandant des officiers de char vint au rapport.

– Noble fils de Horus, le passage prévu se trouve à un demi-mille plus au sud. Un geste de toi et nous signalerons aux stations de contrôle d’ouvrir les vannes en aval pour vider le bassin. Les Hapirous pourront ainsi passer à pied sec. Il faut néanmoins qu’ils fassent vite car l’eau risque de déborder si elle s’accumule pendant quelques heures en amont contre la digue. Ce système d’évacuation a été conçu pour le passage de détachements de soldats ou de mineurs, et occasionnellement pour des caravanes. Mais jamais jusqu’ici l’on n’a tenté de faire passer une telle foule. Les surveillants sont inquiets. L’inondation, cette année, a de l’avance. Vu la lenteur et l’inertie de certains, ils craignent que les digues ne cèdent avant que tout le monde ne soit passé.

Je convoquai Arrem, les prêtres d’Aton et les soldats de Nestor, le chef mercenaire achéen. Je leur exposai la situation et la nécessité de persuader le cortège d’affronter le passage avec prudence et détermination. Chacun devait se tenir prêt à le parcourir le plus rapidement possible. Les mères devaient garder auprès d’elles leurs enfants. Les bergers devaient obtenir de l’aide pour canaliser leurs troupeaux afin de ne pas ralentir la marche de la foule en obstruant son passage, ni au moment de la traversée du bassin, ni après.

Placés à distance régulière tout au long du gué, les soldats de Nestor formeraient un cordon de part et d’autre du cortège pour empêcher tout écart ou déportement et prêter main forte en cas de nécessité. Les prêtres, quant à eux, donneraient à l’événement une signification religieuse: ce ne serait pas uniquement la traversée périlleuse d’un bassin au fond mouillé et glissant, ni le simple franchissement de la frontière des Deux Terres, mais la «sortie vers la Lumière», l’entrée dans une vie nouvelle consacrée à la présence divine, tout adonnée au respect et à l’amour du dieu unique qui aurait tiré ces familles d’Egypte pour en faire son peuple élu.

En tant que tel, le passage devait être appréhendé comme un acte religieux à accomplir en silence et dans le recueillement, avec joie mais aussi détermination, dans l’allégresse mais avec la plus grande vigilance.

Galvanisées par ce sermon édifiant récité sans grandes variations à chaque tribu, celles-ci se levèrent avec leurs affaires et se tinrent prêtes à partir, dans un silence recueilli et tout à fait inhabituel depuis leur départ d’Avaris. Curieusement, même les moutons omirent de bêler. Enfin, monté sur un tertre, levant le bras, je signalai aux vedettes égyptiennes d’ouvrir les écluses afin que les eaux s’écoulent.

Le peuple regarda avec étonnement et révérence le niveau des eaux baisser dans le bassin: à mon geste le lac se vidait. Peu nombreux furent ceux qui rapportèrent le retrait s’opérant sous leurs yeux à l’ouverture des vannes en aval – cachées qu’elles étaient par les roseaux – et à la fermeture de celles situées en amont, éloignées elles aussi des regards. Les prêtres crurent bon d’entonner des louanges d’action de grâce à la divinité qui ouvrait un passage à son peuple, la chaleur du soleil étant loin d’être étrangère à l’œuvre d’assèchement.

Bientôt l’on put voir les poissons frétiller çà et là sur le sol qui émergeait; les soldats de Nestor durent empêcher que les plus impulsifs s’élancent pour les ramasser. On désigna à la hâte des équipes qui en rempliraient les paniers. Enfin, dans un lourd silence chargé de tension, fut donné le signal du départ. L’avant-garde s’élança sur le fond boueux.

A ma satisfaction, la traversée se déroula remarquablement bien, du moins au début. Lorsque la moitié du cortège fut passée, je fis descendre mon char sur le fond graveleux du lac désormais sec et passai moi-même sur l’autre rive. Là, je me restaurai et m’accordai même un court sommeil. La tension, je l’avoue, m’avait épuisé. Mais cette baisse de vigilance de ma part se traduisit par un relâchement de celle de mes subordonnés. Du fait sans doute de la grande chaleur et de la fatigue due à l’attente, la deuxième partie de la colonne s’ébranla plus lentement que la première, et en désordre. Aussi, lorsque je me réveillai, tout un contingent manquait encore à l’appel. Je regardai la clepsydre. Un rapide calcul m’indiqua qu’il ne restait plus guère de temps. Je dépêchai un cavalier pour inciter les soldats à faire pression sur l’arrière-garde. Je fus rejoint presque aussitôt par un messager égyptien hors d’haleine: l’eau en amont montait à vue d’œil contre les digues; elle atteindrait bientôt son niveau maximal, après quoi elle déborderait, voire emporterait les digues. Il fallait achever le passage au plus vite.

Il y eut alors une grande bousculade: pleurs d’enfants, imprécations des conducteurs de véhicules ou de bêtes de somme, cris et geignements des femmes qui se faisaient pousser en avant par la foule et allaient se heurter contre la masse de ceux qui les précédaient.

Le soleil avait commencé à décliner et injectait de ses stries rouges le ciel d’occident. Un petit vent d’est faisait frémir les roseaux et les hardes de la foule, rafraîchissant rapidement l’atmosphère après la grande chaleur de l’après-midi. Je scrutais l’autre rivage, m’appuyant sur la crosse dont je me servais pour signaler mes ordres à ceux qui étaient plus éloignés.

Tant bien que mal, le gros de l’arrière-garde atteignit notre rive. Alors, sur le rivage opposé, parut la longue file des officiers de char vérifiant à gauche et à droite que personne ne se fût fourvoyé. Au milieu du gué, les derniers Hapirous avançaient encore en se bousculant, encouragés par les gardes de Nestor, désormais en sécurité sur l’autre rive. Les tout derniers furent les bergers d’un troupeau de chèvres. Depuis les postes de contrôle situés en amont m’arriva le signal redouté: un drapeau blanc furieusement agité signalait que les eaux étaient sur le point de déferler. Lorsque, dans le crépuscule qui descendait, mon regard se porta à nouveau sur le passage désormais vide, je vis un petit berger s’élancer en arrière vers le centre du gué. Imprécations et appels fusèrent de l’une et de l’autre rive: «L’eau! L’eau!». Mais l’enfant continuait à courir, sourd aux admonitions, cherchant visiblement quelque chose qu’il avait dû laisser tomber. Des rigoles d’eau commençaient insidieusement à parcourir la grève. Le petit berger, auquel l’eau désormais léchait déjà les pieds, y plongeait les mains pour chercher et chercher encore. Un char se détacha du rivage opposé pour foncer vers lui, mais rencontra un obstacle imprévu, peut-être une racine, et resta bloqué. Deux autres chars s’élancèrent à leur tour, tandis que les eaux montaient toujours. Entretemps, un jeune soldat de Nestor, arrivé en courant depuis notre rive, avait saisi l’enfant à bout de bras et l’avait ramené parmi les siens. Tout à coup se fit entendre un grondement: la digue venait de céder et les flots déferlaient avec violence. Abandonnant le char empêtré, les trois officiers égyptiens bondirent sur les deux chars restants et sans faire demi-tour cherchèrent à rejoindre notre rive. Une vague terrifiante les atteignit juste au moment où ils s’apprêtaient à remonter la berge.

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